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Pisse, maïs et Christine Lagarde à Barbès-Rochechouart

par Nicolas Barriquand [29ème promotion].
Article publié le mardi 13 novembre 2007.
 

C’est une bataille d’odeurs qui les laissent indifférents. Pisse et poubelle contre maïs grillé. Les pigeons de la station Barbès-Rochechouart passent outre, du moment qu’ils en récupèrent les miettes : les restes des épis.
Moussa, l’homme aux céréales dorées au charbon de bois, arrive à heure fixe. Celle de la fin des bureaux. Quand la bouche de métro dégueule par spasmes, au rythme des rames, un torrent de Parisiens. Il installe son caddie rouillé en face d’elle, à ses lèvres. Les clients potentiels sur un plateau. A peine sortis de la chaleur étouffante souterraine, déjà dans la fournaise des cendres. Moussa les active, frénétiquement, à l’aide d’un morceau de carton. « C’est un euro l’épi Monsieur. » Parfois cinquante centimes, ça dépend de la gueule du consommateur de maïs. Le charbon de bois a gagné la bataille olfactive contre les déchets quotidiens qui s’ammoncellent, à quelques mètres de là, dans une montagne de sacs plastiques. Pour le moment.
Au dessus des piliers, la fréquence des métros s’accèlère. D’ici, on ne voit rien des rames qui naviguent, suspendues au ciel parisien. Elles sont pourtant omniprésentes. Chacun de leur passage assourdissant interrompt les conversations. Sauf peut-être celle d’un quarteron de papys algériens à la retraite. Le plus mal en point, béquille au poing, a l’honneur du tabouret. Mais pas de chef d’orchestre. Ils jouent leur partition, gestes à l’appui, sans reprendre leur souffle, souvent en simultané. Un brouhaha codifié, entre le mur d’urines et l’étal d’un vendeur de bricoles roses en tout genre.
« C’est pas encore la saison pour les bonnets, et les lunettes de soleil, j’en vends plus beaucoup », confie la gérante de la planche et des trois tréteaux. Elle passera bientôt une heure à dépendre chaque article. A ranger les écharpes avec les foulards et les drapeaux jamaïcains avec les posters, dans des cartons de bananes. On découvrira alors, derrière l’emplacement de la ribambelle de bonnets, les cinq grosses ampoules brillantes du magasin des courants d’air.

Survêt’ rouge et billets verts

« Quand ces vendeurs-là quittent le navire, c’est qu’les aut’ vont pas tarder à se pointer », observe Corentin. « Les autres », ce sont les vendeurs qui se passent d’étal pour vendre leur came. Corentin est bien placé pour parler, il est là tous les soirs. C’est le type en survêt’ rouge barré d’un « Direct Soir », à la bouche opposée à celle de Moussa. Chacun son flot. Un tas de journaux sur les bras : « Bonsoir, un Direct Soir ? ». Les premiers exemplaires partent à la cadence des métros. Mais au bout d’une heure et demi, certains refusent l’actualité gratuite. Ils ont déjà leur exemplaire, tendu par un autre survêt’ rouge. A une autre bouche de métro. Ce soir, il faut « vendre » une Une avec Christine Lagarde, toutes dents dehors. De temps à autre, Corentin regagne son caddie surmonté d’un parasol, rouge forcément, pour se réapprovisionner en papier imprimé. La fréquence de ses allers-retours se cale sur celle des rames de métro. Les choses s’éternisent. La dentition de la ministre de l’Economie passe successivement du rouge au vert au gré du feu de signalisation au dessus de la tête de Corentin. « J’m’en fous de pas finir mon tas, j’termine de tout’manière à 19h45, suis payé à l’heure », hausse les épaules le Direct Soir-boy.
Le quarteron a déserté, mais le tabouret est resté. Une odeur de plat cuisiné s’invite furtivement entre les piliers. La vendeuse de bonnets roses a rempli son dernier carton. Sa camionnette, phares allumés, est sur le départ. Elle recompte ses billets. Des billets verts surtout. Des cinq euros. Le « M » jaune indiquant le métropolitain rentre soudain dans le paysage. Phare citadin. Il n’était pas allumé avant ?
Moussa a vendu son dernier épi. Nuage de vapeur d’eau. Il verse ses cendres encore chaudes dans le caniveau. Corentin a fait tomber le survêt’. L’heure c’est l’heure. Les dizaines de gencives ministérielles qui n’ont pas trouvé preneur échouent en haut des marches du métro. Avec le départ du caddie à maïs, les déchets reprennent leurs droits. Ils s’invitent de nouveau au creux des narines. L’épi passe, les poubelles restent.
Les rames agitent moins souvent les piliers. Les premiers vendeurs du soir ouvrent discrètement boutique. La marchandise se choisit à l’abri des manteaux. L’odeur d’un joint tente l’espace de deux secondes de rivaliser avec celle des ordures.
Quant aux pigeons, ils digèrent, blottis entre les poutres métalliques de la voie du métro. La nouvelle clientèle ne fait pas de miette.


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