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Les perdants ne meurent jamais.

par Quentin Baulier.
Article publié le dimanche 18 novembre 2007.
 
Ils étaient morts, ils sont revenus à la vie. Dominique Voynet, Nicolas Sarkozy, Lionel Jospin et Alain Juppé ont tous les quatre incarné l’échec politique au cours de leur carrière. Contrairement à l’image qu’ils ont donnée pendant leur traversée du désert, ils n’ont jamais abandonné leur ambition politique. Ces faux exilés ont adopté une même stratégie : retour à la vie privée, entretien des réseaux, sortie d’un livre confession. A la veille de l’élection présidentielle, ils occupent de nouveau la scène politique.

« J’assume la responsabilité de cet échec et j’en tire les conséquences, en me retirant de la vie politique. » Comme un coup de tonnerre, le 21 avril 2002, Lionel Jospin prend la porte ... sans la refermer. « En 1993, juste après l’échec de la gauche aux législatives, Lionel s’était déjà écarté de la politique nationale, en réclamant un poste d’ambassadeur à l’étranger », se souvient Kader Arif, son ex-chauffeur devenu député européen (ndlr : Alain Juppé, alors Ministre des Affaires étrangères n’avait pas donné suite à sa demande). « La décision de Lionel Jospin au soir du 21 avril, nous ne l’avons pas considérée comme irréversible », poursuit Kader Arif. Partir, en pensant déjà au retour.
« Je hais la défaite. » Le 13 juin 1999, entouré de son fils aîné Pierre et de sa femme Cécilia, Nicolas Sarkozy est groggy. La liste qu’il a conduite aux européennes ne recueille que 12,8 % des suffrages. C’est beaucoup moins que la liste socialiste de François Hollande, et moins que celle du duo Pasqua-Villiers. Banni du clan Chirac depuis son soutien à Edouard Balladur aux présidentielles de 1995, Nicolas Sarkozy a loupé son retour. Ce n’est que partie remise.
Dans l’affaire du financement du RPR, le premier Premier ministre de Jacques Chirac est condamné en appel à un an d’inéligibilité et 14 mois de prison avec sursis. « Je ne pense pas avoir trahi la confiance du peuple français, (...) je ne prétends pas être irréprochable. J’ai sans doute commis des erreurs, voire des fautes, par négligence. Je n’ai pas eu l’intention de violer les lois de la République », déclare-t-il à l’issue de son procès. Alain Juppé quitte la mairie de Bordeaux. Sacrifié par et pour sa famille politique, il se drape dans les habits du héros.
« C’est comme ça la politique, une fois on perd, une fois on gagne. » Après ses échecs aux municipales de 2001 et aux législatives de 2002, l’ex-Ministre de l’environnement Dominique Voynet essaie de se faire une raison. Jamais deux sans trois : en janvier 2003, au sein de son propre parti, les Verts, elle est mise en minorité. Le début d’une traversée du désert qui la ramène dans son Jura natal. Quatre échecs politiques pour une seule préoccupation : rebondir, revenir à plus ou moins long terme. La force d’un homme politique se mesure à sa faculté à penser avant les autres à l’échéance suivante. Mais pour les exilés nouveaux, abandon de la vie politique signifie retour à l’équilibre familial. Lionel Jospin et Alain Juppé optent pour un départ géographique. Après des vacances en Sicile au cours de l’été 2002, le candidat socialiste malheureux s’installe dans sa maison familiale d’Ars-en-Ré. Quel meilleur symbole pour un exil qu’une île ? « Ce sont les médias qui l’ont installé sur l’île. Lui et son épouse ont une maison de vacances et chaque année ils y partent en vacances. Au cours de l’été 2002, « Jospin part vivre à l’île de Ré », alors qu’il n’a jamais quitté son appartement du 6ème arrondissement de Paris. Le microcosme a voulu créer cette symbolique de l’homme exilé » assure Kader Arif. Le candidat malheureux s’est néanmoins accomodé de cette nouvelle image. Pour Marc Abelès, auteur de L’échec en politique (voir notre encadré plus loin), Lionel Jospin s’inscrit dans la tradition française en adoptant « la figure du sage qui va se ressourcer et que l’on consulte à l’occasion ».

Après la veste électorale, Voynet remet sa blouse d’anesthésiste, et Sarkozy sa robe d’avocat

Jospin à Ars-en-Ré : résident à mi-temps ou villageois établi ? Les Arsais ne sont pas bavards à ce sujet. « Il vient se reposer, on ne le voit pas beaucoup », tranche la secrétaire de mairie. Ce n’est pas le cas des photographes : les clichés de Lionel et Sylviane en bateau ou en vélo s’étalent sur papier glacé. Profitant de cette médiatisation, l’ancien Premier ministre glisse : « Je ne demeurerai pas silencieux. » Après sa condamnation, le maire de Bordeaux part enseigner un an au Québec. La ville de Bordeaux est jumelée avec Québec City. Jean-Paul L’Allier, maire de la capitale de la Belle Province et ami d’Alain Juppé s’occupe de son arrivée. Il noue des contacts entre l’homme politique français et l’école d’administration publique (ENAP) où enseignera l’ex-Premier ministre. Toute sa famille part vivre à Québec en août 2005. Alain Juppé délivre l’image d’un homme calme, apaisé, serein. « Il essaie de se montrer chaleureux », ironisent ses détracteurs. Comme Lionel Jospin, Alain Juppé continue à exister au travers de la presse magazine. « Nous avons été réunis en famille » confie-t-il à Paris-Match. Femme et enfants l’éloignent en apparence de l’agitation politico-médiatique française. Pour Nicolas Sarkozy et Dominique Voynet, l’échec politique se traduit par un repli sur leur fief électoral respectif. Le premier à Neuilly-sur-Seine, la seconde à Dole, dans le Jura. Nicolas Sarkozy en profite pour voyager, prendre des cours d’anglais, lire des essais. Le futur candidat de l’UMP se construit une culture, et tente diverses expériences. Avec Jean-Michel Gaillard, il rédige le scénario d’un téléfilm sur le général Leclerc en Indochine. Mais les réflexes politiques reviennent vite. Nicolas Sarkozy visite des prisons, des hôpitaux, des casernes. Il nourrit ses contacts. Après l’échec de 1999 aux Européennes, il s’entiche du père Guy Gilbert, le « curé des loubards ». Il convie les journalistes politiques à boire le thé à la mairie de Neuilly. « La grande disponibilité » de Nicolas Sarkozy, un des localiers du Parisien s’en souvient encore très bien, il nous en a fait part avec amusement. Une fois défaite, Dominique Voynet boucle ses valises pour Dole. Elle annonce à l’AFP s’être inscrite à l’ANPE. L’écologiste est médecin anesthésiste de formation. Dans l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde, elle raconte à Marc-Olivier Fogiel ses tracas quotidiens, ses difficultés pour retrouver un poste. En famille ou à l’ANPE, les politiques battus redeviennent de simples citoyens. Avec peut-être davantage d’amis que la moyenne. Au lendemain du 21 avril 2002, Jospin en a beaucoup. À peine a-t-il quitté la vie politique, qu’ils s’empressent de le faire revenir, par allusions ou petites phrases. En septembre 2002, son épouse Sylviane Agacinski publie Journal interrompu. Dans une interview au Monde, elle rappelle que « Lionel a dit cet été qu’il ne resterait pas toujours silencieux ». Elle répète qu’elle ne parle pas au nom de son mari, mais à la question « Que va faire Lionel Jospin ? » elle répond : « Nous continuons d’être intéressés, impliqués et même engagés dans la vie politique ». Le 14 novembre 2002, Claude Allègre écrit dans le Nouvel Observateur que Jospin est « un recours pour la gauche ». Manuel Valls, député de l’Essone, estime maintenant que Lionel Jospin n’a en réalité jamais quitté la politique : « Le soir du 21 avril, il a eu une réaction humaine. Qui dans sa vie n’a pas rêvé de tout envoyer balader ? Mais il est resté au service de son parti, de ses militants ». Ses amis Daniel Vaillant et Claude Astier organiseront bientôt son « retour » en simple militant dans la section socialiste du XVIIIe arrondissement de Paris. Dominique Voynet peut elle aussi remercier ses amitiés au sein du Parti socialiste. Grâce à elles, elle s’installe dans un siège de sénatrice. Aux Verts, elle incarne la ligne qui défend l’accord électoral avec le PS, et les fabiusiens qui tiennent le département du Jura cherchent à montrer leur bonne volonté vis-à-vis des écologistes. Renvoi d’ascenseur également : organisatrice d’un séminaire sur le changement au printemps 2003, Dominique Voynet avait choisi comme invité de marque ... Laurent Fabius. Pour les socialistes, le coup de pouce donné au retour de Voynet est stratégique : ils ont intérêt à ce que les Verts retrouvent un leader qui leur soit proche. Pendant l’absence de la future candidate à l’Elysée, Gilles Lemaire et de Yann Wehrling, secrétaires nationaux successifs sont médiatiquement passés inaperçus.

En se faisant rares, les perdants se font désirer, leur entourage les réclame

Du Québec, Alain Juppé reste en contact permanent avec ses amis de Bordeaux. Son successeur à la mairie, Hugues Martin, se distingue parmi les fidèles. Il a promis à Juppé de lui « rendre les clefs au moment où Alain me le demandera ». Au conseil municipal et à l’UMP de Bordeaux, ses partisans ne cessent de préparer son retour. Parfois jusqu’à la bourde. En octobre 2005, Marie-Hélène des Egaulx, député de Gironde et secrétaire nationale du parti commet l’impair suprême en déclarant qu’Alain Juppé souhaite se présenter aux élections législatives de 2007 dans la deuxième circonscription de son département. Elle affirme avoir des contacts presque quotidiens avec l’exilé. L’ex-Premier ministre se fend alors d’une réponse en forme de coup de gueule le 22 octobre 2005, sur son blog : « Combien de milliers de kilomètres faudra-t-il donc que je mette entre le microcosme politique français et moi pour qu’il me laisse en paix ? ». Que les réseaux s’activent, d’accord. Mais discrètement. Dans le désert qu’il traverse, Nicolas Sarkozy n’est pas seul. Il continue à fréquenter les dîners truffés de cadres du RPR. Neuilly n’est pas très éloigné de la capitale...Avocat d’affaires, il défend d’influents clients. Il démêle la succession de Marcel Dassault, père de Serge. S’occupe du litige opposant Arnaud Lagardère à sa belle-mère Betty pour une histoire d’héritage également. Autres clients de Nicolas Sarkozy l’avocat qui sont aussi ses proches : Bernard Arnauld, PDG de LVMH, ou Martin Bouygues. Esseulé au niveau politique, le maire de Neuilly soutient activement Jacques Chirac dans la campagne de 2002. Le président de la République qui brigue un deuxième mandat l’a convaincu de quitter la tête du RPR en 1999 en lui confiant : « J’ai d’autres projets pour toi ». Sarkozy tient meeting sur meeting pour Chirac, en pensant à Matignon. Autre point commun aux exilés de la vie politique : la rédaction d’un livre. Une manière de revenir sur leur échec, de régler des comptes et de préparer leur retour. Et pour son auteur, la sortie d’un livre est l’occasion de briser le silence médiatique. Au Québec, Alain Juppé se lance dans la rédaction de France mon pays, lettre d’un voyageur (Robert Laffont). Il s’explique sur son départ : « Quel était donc ce personnage imbuvable que me renvoyait les écrans ? « Insensible, dur, arrogant » Je finissais par ne plus rien comprendre, ni à moi-même ni à l’image qu’on semblait avoir de moi. Il fallait rompre, respirer, partir ». Et surtout rénover son image. Il s’y affiche en bon père de famille attiré par les choses simples de la vie. Mais derrière la figure du pater familias, l’homme politique n’est jamais loin. Dans sa « Lettre aux Bordelais et aux Bordelaises », il parle de sa tâche non achevée à Bordeaux : « elle doit aller plus loin et se hisser au rang de métropole européenne ». Et Juppé de conclure : « Tout cela, j’aimerai le faire avec vous ». Pour Nicolas Sarkozy, Dominique Voynet et Lionel Jospin, les livres écrits pendant leur période d’exil politique sont plus classiques. Ils réaffirment leurs convictions et livrent les grandes lignes de leur programme respectif. Le programme de Nicolas Sarkozy pour les présidentielles de 2007 figure déjà, en filigrane, dans son livre Libre. Ceux de Lionel Jospin Le monde comme je le vois, et de Dominique Voynet, Voix Off, entendent proposer des solutions pour le futur. Plus original et plus moderne, la tenue d’un blog. Il permet d’établir un contact au jour le jour avec un public différent. Le blog de l’ancien maire de Bordeaux, www.Al1jup.com, est utilisé comme une tribune. Alternant « coup de gueule »et « coup de cœur », - ce sont des rubriques de son journal en ligne - c’est grâce à son blog qu’Alain Juppé a maintenu un lien avec ses électeurs bordelais.

2007 ne se fera pas sans eux

Un retour d’échec n’est pas toujours un retour gagnant. Le cas de Lionel Jospin est le plus édifiant à ce sujet. Dès le 5 mai 2002, certains membres du PS assurent l’ancien premier ministre de leur soutien à un possible retour sur le devant de la scène. Redevenu simple militant dans sa chère section du XVIIIème arrondissement de Paris, Lionel Jospin joue la carte de l’anonymat. Stratégie démentie par une frénésie de sorties médiatisées. Il se déclare alors « disponible pour rassembler le pays et s’en remet à l’avis du premier secrétaire, » le 28 juin sur TF1. C’est pendant un séjour en Croatie qu’il met en place une nouvelle tactique avec son ami Glavany. Il est alors au bord de la candidature. Ses fidèles se mobilisent dans toute la France pour contrer Ségolène Royal. Mais après les interventions publiques défavorables de certains membres du parti, celui-ci annonce finalement fin septembre qu’il ne sera pas candidat. Ayant apporté son soutien à Ségolène Royal, Lionel Jospin se fait plus que discret en ces temps de campagne présidentielle. Et si Dominique Voynet s’est elle, assurée l’investiture des Verts, ses scores dans les sondages semblent donner du crédit aux scénarii les plus pessimistes. Alors même que les thèmes de prédilection de son parti lui ont été confisqués par Nicolas Hulot. Au moment même où l’écologie s’impose comme l’un des sujets - sinon le sujet - de la campagne présidentielle, le poids politique des Verts est historiquement faible. Voynet revient, mais elle a perdu la main. L’avenir de la candidate et de son parti reste donc incertain. A droite en revanche, la présidentielle s’annonce plutôt bien pour les exilés. Favori de la course à l’Elysée, Nicolas Sarkozy entraîne Alain Juppé dans son ascension. L’ancien premier ministre soutient le candidat de l’UMP, et fait figure de ministrable probable. Revenu sur le devant de la scène politique grâce à sa réélection à la mairie de Bordeaux, Alain Juppé est aujourd’hui en bonne position pour reprendre des responsabilités de premier plan dans le pays. Le 28 août 2006, les membres du conseil municipal de la ville découvrent leurs lettres de démission minutieusement tapées sur la table. Ils n’ont plus qu’à signer, nous a raconté l’un d’entre eux, Jacques Piscarel. Élu, Alain Juppé remporte l’élection municipale anticipée le 8 octobre avec 56,24% des voix. Il déclare alors sa candidature aux législatives de juin 2007. Avec comme perspective probable la présidentielle de 2012. Mais avant cela, c’est bel et bien Nicolas Sarkozy qui se trouve sous le feu des projecteurs. En 2002 déjà il courait les meetings pour soutenir Jacques Chirac. Il obtiendra des portefeuilles clé comme Bercy et l’Intérieur. Grâce à une campagne de communication perpétuelle menée sur ses différentes actions, Il gagne des points dans l’opinion publique. Devenu président de l’UMP, il parvient à rassembler son parti pour le mener ensuite à l’élection présidentielle de 2007. Investi comme candidat officiel de l’UMP le 14 janvier dernier, il poursuit sa campagne en tête des sondages devant Ségolène Royal. Un retour gagnant donc, après une traversée du désert et un repli stratégique.


Nicolas Barriquand, Quentin Baulier, Florence Floux, Guilhem Garrigues, Stéphanie Guerrin et Pierre Lalanne-Labeyrie.


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