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Une histoire de famille (par Théo Haberbusch)

par La Rédaction.
Article publié le dimanche 5 mars 2006.
 
Que s’est-il passé avant. A partir d’une photo, imaginer la chaîne d’événements ayant conduit à cette situation. Cycle : un violon flotte à côté de la tête d’un nageur.

Inutile de vouloir interpréter. J’ai bien plongé. Dans la mer. Avec ce violoncelle. La raison de ma présence, cherchez-la dans mon regard. Ces yeux, presque fous, ce sourire, qui peut annoncer le rire comme les larmes, je les tourne vers...Anita. Aujourd’hui je la quitte. On me l’arrache.

A présent, si vous voulez bien élargir votre champ de vision, vous observez le rocher duquel j’ai sauté. Pour le rejoindre, j’ai traversé le chemin qui se trouve quelques mètres plus hauts. Les cailloux se sont enfoncés dans ma plante des pieds. Et au-dessus du chemin, au dessus des pierres, au-dessus de moi, vous découvrez Anita.

Mon arrière grand père, un vendeur de fruits et légumes, a élevé cette maison pour sa femme au début du siècle dernier. Et lui a donné son nom : la villa Anita. Aujourd’hui, leur fille, ma grand-mère vient de revendre Anita. A une riche héritière qui dispose des millions nécessaires pour rénover la maison dont les murs s’effritent sous l’effet de l’air marin. Elle ajoutera l’eau courante, le téléphone...la télé. Les six pièces du rez-de-chaussée (il n’y a pas d’étage) seront modifiées. Mais elle conservera les murs, car de nos jours, plus personne ne peut élever de bâtiment aussi près de la rive. Les jours de gros temps, les vagues qui s’éclatent sur les rochers retombent sur la terrasse en fine gouttelettes salées. Anita, c’est un diamant abîmé.

Inutile de chercher. Si Anita part. Si nous l’abandonnons c’est pour d’humaines contingences. Le frère de ma grand-mère est mort. Ses enfants veulent la moitié de la maison. En cash.

Je ne me souviens pas de mon premier passage sur l’île. J’avais moins d’un an. Une quinzaine d’été ont suivi qui m’ont permis de m’imprégner de l’odeur du tamarin, des frémissements des pins du jardin ou du chemin à parcourir sans lumière la nuit entre mon lit et la cuisine.

C’est ici que je suis devenu accroc à la lecture. Sur les étagères les différents visiteurs des lieux ont déposé au fil des ans des ouvrages dont ils ne voulaient plus. Enfant, j’ai commencé par les livres les plus beaux. Je voulais des couvertures neuves. J’ai ainsi lu Guerre et paix avant les aventures du Club des cinq. J’ai préféré le club des 5. Puis, j’ai englouti, même les pages jaunies y sont passées : de la bande à Picsou au Tour du monde en 80 jours en passant par Edgar Poe. Un été j’ai compté : 35 livres en 6 semaines. C’est ainsi qu’à 14 ans, parce que j’étais en manque de pages, j’ai découvert les chaudes aventures de SAS. Si vous ne connaissez pas, imaginez que l’on vous raconte ce que se passe entre James Bond et les femmes, une fois qu’il les a séduites...

Les livres m’ont absorbé jusque sur la plage. Un jour, un homme a manqué de se noyer. Pendant une heure il a lutté contre les flots. Tous les bronzeurs du jour se sont transformés en spectateurs. Quand j’ai levé la tête, j’avais terminé l’ouvrage. L’homme sortait de l’eau. Je n’avais rien vu.

L’île, la maison, la famille. C’était l’insouciance.

Je laisse tout ça. J’ai aidé ma grand-mère à emballer la vaisselle brune tout ébréchée. Les livres ont été donnés. Les murs nous ont laissés décrocher les photos. S’ils retournent la terre sèche du jardin, les nouveaux propriétaires profaneront un cimetière. Là gisent les petits soldats morts au combat de mon enfance. Je me dis que je ne reviendrai pas. Toute la beauté de l’île réside dans cette maison. Je me révolte. Plus tard, je ne veux pas ressentir la plaie de ce jour de séparation. Il me faut un souvenir joyeux. Un délire. Je vois que l’acheteuse a emporté un violoncelle. Il attend dans le coffre de la voiture. J’ouvre. Le saisit. Jette à terre chaussures et vêtements.

Je lance ma course, traverse le chemin, les rochers. Et saute sans hésiter. Je crie. L’eau s’élève en gerbe. Sur la terrasse, la riche héritière se fige. Le violoncelle, lui, dérive. Déjà, l’eau salée s’agrippe à son enveloppe. Elle va hurler. La vente se fera quand même. Bien sûr. Mais à cet instant, je vois ma grand-mère. Elle sourit. Je lui rends ce rayon de soleil. Et comme aux plus beaux jours de mes batailles dans l’eau avec mon frère, je m’apprête à couler le violoncelle.


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