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5 P et un noyau de pêche

par La Rédaction.
Article publié le mardi 24 janvier 2006.
 

Martine avait peur de la mort. Enfin, Martine avait surtout peur de la maladie, de la vieillesse et du vide. Elle avait horreur du vide. Alors, elle encombrait l’appartement d’objets inutiles et sa vie, de rituels futiles. Martine, c’était ma meilleure amie. On s’était rencontré en maternelle. Quand j’ai emménagé à New York pour lancer ma société d’analyse des cours boursiers de sociétés productrices de joins antivibratoires, on est devenu colocataire. On se levait à la même heure, buvait les mêmes infusions de gilko biloba et prenait des douches ensembles. Mais je n’ai jamais été amoureux d’elle. Martine avait peur de la mort. Alors elle ne fumait pas, ne buvait pas, mangeait uniquement les légumes qu’elle faisait pousser elle-même dans la petite serre sur le toit de l’immeuble. Au moins, elle était sûre qu’il n’y avait ni conservateur, ni pesticide, ni huile ajoutée, ni sel excessif.

Elle se rendait au boulot à pied, pour ne pas risquer un accident de voiture, ne prenait jamais l’avion pour éviter les crashs et portait un masque pour se protéger de la pollution. Elle avait une vie saine et vivrait longtemps, c’était certain. Et moi, ça me rassurait. Pourtant, Martine est morte à 29 ans six mois 18 jours et 10 heures, tuée par un noyau de pêche. Une pêche dont elle n’a jamais connu le goût, en plus. Ce matin-là, un ouvrier prenait son petit-déjeuner sur le toit du gratte-ciel de 443 m où il travaillait. Mais le bougre oublia la loi de la gravité. Il jeta son noyau dans le vide. Ce dernier pris une vitesse folle et finit sa chute sur le crâne de Martine qui passait par ici. Perforé, le crâne de Martine. Ça a fait la une des journaux. Les gens ne pouvaient s’empêcher de rigoler. Tuée par un noyau de pêche. Elle qui pensait que les fruits, c’était la santé.

Pour moi, ce fut le déclic. En emballant ses affaires, je suis tombé sur son vieux journal intime. Celui du lycée. Et bien sûr, je l’ai lu. Et j’ai retrouvé sur les 5 P. Je les avais oubliées, celles-là. Les 5 P, ce sont les cinq promesses qu’on s’était fixées à 15 ans, à l’époque où l’on s’était juré de ne jamais devenir sérieux, de vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Ensemble, on avait jeté cinq idées folles sur le papier. Et on s’était promis d’en réaliser au moins trois avant nos trente ans.

Promesse n° 1 : Traverser la Patagonie à dos de mulet en se nourrissant uniquement de muffins et de jus de litchis.

Promesse n° 2 : Fumer le narguilé avec les moines taoïstes du mont Wudangshan.

Promesse n° 3 : Tuer un requin à main nue dans un lagon thaïlandais puis le manger à la broche sur la plage.

Promesse n° 4 : Faire l’amour avec un inconnu sous une table du restaurant la Tour d’argent, le genre de restaurant bourge et parisien qu’on détestait, filmer la scène, puis envoyer la cassette au guide Michelin.

Promesse n° 5 : Se promener en costume de marié dans un endroit incongru et dangereux.

Stupide, les 5 P, pensez-vous. Je vous l’accorde : on avait 15 ans. Des 5 P, nous n’en avions réalisé aucun. Ce qui n’aurait pas été un drame si nos vies n’étaient pas devenues aussi sérieuses, prudentes, et... terriblement emmerdantes. Martine avait fait du risque zéro le principe de sa vie et elle a été tuée par un noyau de pêche. Absurde. Tellement absurde, que je décidai de prendre une décision. Pour elle, pour nous, je relèverai le défi des 5P. J’avais 29 ans, 9 mois et 3 jours. Il me restait trois mois. Et pas une minute à perdre.

Défi numéro 1 : Traverser la Patagonie à dos de mulet en se nourrissant uniquement de muffins et de jus de litchis. Renseignement pris, il est absolument impossible de louer, acheter, ou même voler un mulet en Patagonie, car les Argentins ne s’y déplacent qu’en 4-4 ou à dos d’âne. En plus, le litchi ne pousse pas en Amérique du sud. Raté.

Défi numéro 2 : Fumer le narguilé avec les moines taoïstes du mont Wudangshan. Armé d’un sac à dos et d’un guide maîtrisant le mandarin, je suis donc parti pour le mont Wudangshan, au milieu de la Chine. Après des heures de marche et de souffrance absolue de chacun des muscles de mon corps, je suis arrivé au sommet. J’ai sorti mon narguilé. Le problème des moines taoïstes, c’est qu’ils vivent hors du temps et se fichent de l’argent comme des biens matériels. En parfaits ascètes, ils ont donc refusé d’aspirer un peu de fumée, même contre tout l’or du monde. Encore raté.

Défi numéro trois : Tuer un requin à main nue dans un lagon thaïlandais et le manger à la broche sur la plage. Après avoir déniché sur Internet une compagnie spécialisée dans le tourisme de pêche extrême, je me suis retrouvé sur une somptueuse plage thaïlandaise. Tuer un requin à main nue ne fut pas si compliqué. Il faut dire que celui-là était encore bébé. Il mesurait cinquante centimètres. Ou plutôt trente. Et évoluait dans un enclos de trois mètre carré réservé aux pêcheurs occidentaux en quête de sensations fortes. Un peu facile, d’accord, mais au moins, la promesse numéro trois fut remplie.

Défi numéro 4, et pas des moindre : Faire l’amour avec un inconnu sous une table du restaurant la Tour d’argent, filmer la scène, et envoyer la cassette au guide Michelin. Trouver la fille ne fut pas difficile. Filmer non plus : les larges nappes du restaurant permettent une discrétion certaine. En revanche, s’arranger pour qu’on reconnaisse le lieu, sans qu’on aperçoive pour autant nos visages, nous demanda plusieurs essais. Le guide Michelin reçut la cassette, mais l’affaire ne fut jamais ébruitée. Étrangement, les nappes de la Tour d’argent ne vont plus jusqu’au sol depuis l’affaire.

Dernier défi : Se promener en costume de marié dans un endroit incongru et dangereux. C’est celui que je m’apprête à réaliser. J’ai trente ans demain. Il me reste un seul jour. C’est pour moi le plus dur. J’ai choisi de marché au-dessus du vide. Alors que j’ai horreur du vide. Comme Martine. C’est peut-être pour ça que j’ai choisi cet endroit. J’aurai pu prendre un volcan ou une autoroute. Mais non, le vide, c’est pire, c’est l’absence de concret. La fille du restaurant a accepté de m’accompagner. J’ai peur. Il n’y aura pas de filet de protection. Seulement moi et le grand rien. Martine, j’espère que tu me vois. Surtout, je ne dois pas regarder en bas.


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